L' Eclipse: journal hebdomadaire politique, satirique et illustré
6.1873
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L'ÉCLIPSÉ

AViS ÏMPOJRXANT. — Les sousorip-
teurs à l'Éclipsé dont l'aboniiemént expiée
le 3 O avril, sont; px-lés fte le x-eiiotx-
veler sans retard, s'ils ne ventent point
siXbir d'Interruption dans la réception
dujournal.

LA CANDïdITUftE BIRODET

k Trojf tôt le tonnerre!.. »

J'avoue que je ne saisis pas trop bien la politique de MM. les
Radicaux.

Et que leur candidature Barodet me fait l'effet d'arriver un
peu là comme une mèche de cheveux sur uu plat de riz au lait.

Ce n'est pas — entendons nous bien — que M. Barodet [me
paraisse un démocrate trop rouge ou M. de Rémusat un républicain
trop rose. Non.

Toute question de nu&nce est réservée.

M. de Rémusat est trop connu pour qu'il soit l'homme rêvé
par les vrais républicains.

Et M. Barodet ne l'est pas assez pour que ces mêmes républicains
se jettent dans ses bras.

Je ne vois dans cette affaire qu'une question d'opportunité,
et je me demande si les radicaux font preuve d'une grande
adresse en choisissant M. Barodet.

* *

Récapitulons.

Voilà au moins dix-huit mois que le parti républicain exécute
des chefs-d'œuvre de patience, de sagesse et de résignation
dont ses meilleurs amis eux-mêmes ne l'eussent jamais cru
capable.

Il s'est montré discipliné à en causer de cruelles insomnies à
la droite.

Il a pactisé avec M. Thiers, soutenu M. Thiers et presque encensé
M. Thiers, qui pourtant ne représente qu'une bien faible
partie de ses aspirations.

* *

Les républicains avancés — au grand dépit de la Patrie qui
se plaît à en faire des énergumènes aux yeux de ses abonnés
assoupis — se sont groupés, serrés, alignés.

Surprenant leurs amis et leurs ennemis par un ensemble que
l'on n'avais jamais vu régner dans leur camp, généralement
plus désordonné, ils ont dtpuis dix-huit mois fait des
conoessions sans nombre et piétiné jusqu'à quatre fois par
jour sur leurs sympathies les plus vives et leurs principes les
plus arrêtés.

On ne connaissait jusqu'ici le parti radical que comme un
parti ardent, composé d'hommes au cerveau incandescent, incapables
de subir aucun frein ni d'obéir à aucune consigne.

Puis, tout à coup, on avait été surpris de voir cette cohue
éteindre ses cris, se chercher, s'entendre, se compter en silence,
former des rangs serrés, tête fixe, coudes au corps et, enfin,
manœuvrer comme un seul homme.

. » »

D'irréconciliables?... plus l'ombre.

Du danger que paraissait courir la République menacée par
les bandes aux abois des Dahirel, des Lorgeril et des Franc-
lieu, était née spontanément dans le cœur des républicains
l'idée d'union et de solidarité pour la défense de la cause commune
.

Tous s'étaient ralliés autour de M. Thiers. Et beaucoup pour
en arriver là —j'en connais quelques uns très-intimement —
avaient dû faire de rudes sacrifices; car M. Thiers, qui nous
fera, sans doute, la République sans le vou'oir, est bien le dernier
que les républicains eussent chargé de ce soin en temps
ordinaire.

*

Mais qu'importe!... Les radicaux — même de très farouches

— avaient conclu cette alliance, accepté ce point d'appui d'un
quasi-ennemi.

Bref, ils étaient arrivés — chose imprévue entre mille — à
faire de la politique, dans le sens finassier du mot.

G était raide I... Et ils eurent maintes fois l'occasion d'apprendre
à leurs dépens que dans le métier de la poli tique en
zigs-zags, ce n'est pas toujours tout rose.

Ils éprouvèrent beaucoup de déboires. Il leur fallut avaler
pas mal de camouflets de la part d'un allié bien plus rompu
qu'eux à ce genre d'exercice.

Cependant, ils persévérèrent et firent bonne figure.

Ils retenaient leurs éclats de joie quand l'allié leur faisait
une petite douceur — c'était rare — afin dé ne point exaspérer
trop les méchants, jaloux de leurs légères faveurs.

Ils tâchaient de ne point avoir l'air trùp vexés quand l'allié

— un peu coquette de sa nature — les avait désespérés par une
boutade désagréable — ce qui leur arrivait encore plus souvent
qu'à leur tour.

Enfin, souples, patients, ils avaient enduré bon nombre de
petites choses assez dures sans se plaindre.

Gomme Thérésa, dans la chanson, ils se disaient : « C'est
pour l'enfant ! »



Personne ne contestera que le parti républicain ait donné à
M. 'Piliers de nombreux gages d'amour. Beaucoup plus qu'il
n'en a reçus de lui..

Eh bien, voilà qu'aujourd'hui, ces mêmes républicains qui

ont transigé avec constance depuis près de deux ans, qui ont
complimenté chaque jour dans leurs journaux un homme qu'ils
n'aiment pas et ne peuvent guère aimer, qui ont mis dans lé
fond de leur poche leurs espérances les plus chères, qui ont ete
jusqu'à nommer Vautrain espérant attendrir M.. GâVardie et le
ramener à Paris, tout cela pour assurer l'avenir de leur République
!...

Voilà qu'aujourd'hui, au moment où ils la tiennent presque,
quand le dernier effort n'est p\a$ rien auprès de ceux qu'ils ont
faits, Ces radicaux, las de machiavélisme, de concessions,
d'amphigouris, de réticences et de roueries, jettent leur bonnet
par-dessus les moulins, semblant dire au pays En voilà
assézde finesse etde contrainte!... et heurtent defrontM. Thiers
en se préparant à nommer M. Barodet.

C'est ici que je ne comprends plus du tout.

De deux choses l'une : On est radical, et alors on ne transigé
ni avec M. Thiers, ni avec personne, on affirme ses principes,
on marche droit devant soi, on réussit ou l'on tombe sans avoir
fait aucune concession.

Ou bien, on est politique, on emboîte le pas à M. de Talley-
rand, on conclut des alliances avec des gens que l'on ne peut
pas sentir, on embrasse sur la bouche, sans faire la grimace,
les vieilles gens qui ont l'haleine forte, on sourit à ses ennemis
; quant à ses amis, on les roule si l'on peut, etc., etc ..;
mais alors, dans ce dernier cas, on va jusqu'au bout; et quand,
après des prodiges de dissimulation, de patience et d'adresse,
on est sur le point d'obtenir de ses alliés ce que l'on attendait
d'eux, ce n'est pas le moment de se démasquer violemment et
de tout compromettre en leur criant : Si vous croyez que
m'amuse en votre société!...

*

» *

Je suis de ceux qui croient que la politique la plus droite est
encore la meilleure.

Et j'avoue même que je n'ai jamais eu une bien grande confiance
dans le résultat des ba:sers de raison que les républicams
ont échangés avec M. Thiers.

J'ai toujoues pensé, au contraire, en les voyant cheminer
côte à côte sur la même route, qu'au premier embranchement
chacnn s'en irait de son côté, et que c'est à peine si l'on se
saluerait en se quittant.

*

* »

Mais ce n'est pas la une raison pour que l'éclat intempestif
auquel se livrent aujourd'hui les républicains en voulant nommer
M. Barodet, me semble un acte raisonnable.

Après avoir fait tant de concessions, s'exposer à en compromettre
les fruits en se cabrant devant la dernière, c'est du
radicalisme qui vient deux ans trop tard ou six mois trop tôt.

On a bien raison da dire que le plus difficile à arracher,
e'est la queue.

Il faut se dôfier des boulettes de la dernière heure.

Plus le3 républicains approchaient du but, plus ils devaient
se montrer calmes et modestes.

C'était donc bien difficile d'avaler M. de Rémusat après avoir
avalé Vautrain?...

Et pendant ce temps, la réaction guette les radicaux à leur
premier écart, à leur premier accès de joie mal contenu.

Paris a-t-il songé à ce que l'élection de M. Barodet pourrait
coûter.- de voix eu province aux candidats républicains?.

LÉON BIENVENU.

PROTÈGE LA FRANCE !

Respirons I Ouf !...

La société est quasi-sauvée une fois de plus. La candidature
Barodet vient de recevoir un de ces coups de bas dont il lui
sera difficile de se relever.

Merci, mon Dieu! — Le cacao protégé la France, Devinck
soutient Rémusat I

Hosannah !

Nous étiôns menacés, nôus autres Parisiens, d'avoir pour représentant
un homme — l'infâme ! — qui avait commencé sa
carrière par être — c'est épouvantable ! — un instituteur primaire
. Oui, messieurs, ce Barodet avait commis le crime (voir
les journaux des honnêtes gi ns) d'enseigner aux petits enfants
la grammaire et la géographie.

Eh bien, eeBarodtt, en dépit de sa basse extraction, allait
peut-être passer à Paris ; en dépit de l'union touchante des
journaux orléanistes, légitimistes, papardistes, magnardistes,
bonapartistes, aboutîtes, et malgré le grand Vrignault lui-
même — (qui à tant tué de démagogues), — Barodet, j'ai l'effroi
de le répéter, Barodet aurait pu être nomaé par cent
soixante mille voix.

Mais le cacao protégeait la France !

— Halte là I s'est écrié M. Devinck. J'adhère à la candidature
Rémusat. A lui mon papier d'argent et le plus pur de mon
chocolat farineux! — Hola ! qu'on m'apporte mes tablettes ; j'y
veux inscrire, sous la même accolade, ces deux noms désormais
fraternellement liés pour la vie :

Kémusat- — Devinck

Ltradlleuv chocolat est h choco'at Rémusat !

Respirons. Respirons encore. Je y0U3 le dis en vérité, Devinck
a sauvé la société.

Tout le monde se rappelle les succès éclatants obtenus par
M. Devinck, de Ghoeoiat-sur-Seine,— t-.ons l'empire.

Régulièrement,, quand M. Devinek a couvert de son cacao un
candidat officiel, ce candidat officiel a été battu à une forie
majorité.

Et lui-même, Devinck, le seul Devinck, Devinck de la rue
Saint-Honoré, quand il s'est présenté en 1869— contre
M. Thiers, — n'a-t-il pas reçu une de ces brûlées dont les Pari-
siens se tordent encore les côtes de rire ?

, Mais c'est égal, pour avoir été roulé fréquemment, on n'en
«ste pas moins—sous la République — le seul espoir des
« gens de l'ordre. »

Et ce colonel Langlois, tout bouillant qu'il soit de l'aube au
crépuscule, 365 jours par an, croit en Devinck, et tend la main
à ce vénérable regretteur de M. Haussmann, pour aider Rémusat
à sortir de l'urne.

Et quand je dis Rémusat, tout court, c'est pour montrer
combien j'ai été touché de voir le comte de Rémusat se t ans-
former en sim$|sieur Rémusat au bas de ses affiches électorales
.

Cette absence de particule est particulièrement significative.

C'est égal, bien qu'à l'instar d'Alcibiade, M. de Rémusat ait
coupé la queue de son nom pour plaire à la démocratie surannée
, il n'aurait pas eu de chances sérieuses de succès, si Devinck
n'était pas venu à la rescousse.

Mais qui résisterait maintenant au parfum de vanille
qu'exhale la candidature de Versailles ?

— Le meilleur chocolat est le chocolat Rémusat!

Il faudrast être ingrat comme le chien de Jean de Nivelle,
cet animal qui feint d'avoir un rendez-vous quand on l'appelle,
poua ne pas avaler la tasse de Rémusat que nous sert M. Devinck
.

C'est excellent ponr l'estomac.

Ménier, Perron, Marquis, Guérin-Bo^tron, lbled sont absolument
distancés. La Compagtàs Coloniale, k Planteur, et tant
d'autres d-nt le « pur cacao » fait autorité, sont effacés maintenant
.

C'est le Chocolat du cmservaieur qui régne en maître.

Le chocolat qui mousse le mieux est le chocolat Rémusat.

Quant à Barodet, ce monstre, cet éducateur de la jeunesse
des campagnes, uea parlons plus ! Il est fini. A moins qu'il ne
trouve à son tour un ancien ami de M. Haussmann, un chocolatier
de génie, le Michel-Ange des crottes de chocolat, qui
veuille bien dire de lui à la foule : « C'est mon homme ! »

Mais, société, rassure-toi et respire, Barodet n'aura pas
M. Devinck. Les Devinek ne se trouvent pas comme ca, à la
livre, dans les rues de la capitale. Barodet ne sera point oint
de beurre de Cacao. Barodet est perdu.

Les grognards de la démocratie, les vieux de la vieille de la
gauche, les invalides de la République ont dit à M Devinck •
— Je t'aime. Va de l'avant! Nous te suivrons

Devinck a marché! Devinck adiière! Pas énorme !

En avant, et votons tous pour l'homme qui veut « l'intégrité
absolue du chocolat » et le suffrage tout sucre.

Pas de glands doux ! Pur cacao ! Rémusat !

Devinck protège la France !

ERNEST D'HERVILLY.

LA PIERRE QUI ROULE

fable parisienne

Un dimanche, M. Joseph Prud'homme, professeur d'écriture
élève de Brard et Saint-Omer, se promenait dans la [campagne
avec son fils.

Celui-ci, garçon de sept ans, destiné selon la prophétie paternelle
à finir sur l'échafaud — (mais pourquoi diable, le père
n'a-t-il pas commencé par là!)—avait dépensé en un bonhomme
de pain d'épice la petite somme dominicale qu'on lui alloue
chaque semaine, pour ses menus-plaisirs.

Or, M. Joseph Prud'homme, élève de Brard et Saint-Omer,
indigné de cette prodigalité précoce, sermonnait son enfant
avec ampleur et force. Une pluie de proverbes tomb ut drue
sur le crâne du malheureux continuateur de la dynastie des
Prud'homme. M. Prud'homme éjaculait des paroles de ce genre:
« Qui>eut aller loin ménage sa monture.—Il ne faut pas man-
< ger son blé en herbe. —Qui mange son pain blanc le premier,
« ne doit pas se plaindre du pain noir.—Qui boit le lundi a soif
« le mardi, etc., etc., ete. »

Tout à coup, et sans qu'on ait jamais su pourquoi, M. Prud
'homme, professeur d'écriture, termina sa harangue saugrenue
par un dicton, venu là comme un cheveu sur une soupe.

Il dit gravement :

— Pierre qui roule n'amasse pas mousse.

ble.

■ Eh bien, zut pour la mousse ! s'écria quelqu'un d'invisi-

Mon fils! tonna M. Prud'homme. Vous manquez de respect
à votre père!...

— Moi, papa ? Non. — C'est cette petite pierrè-là, entre vos
pièds, qui vient de parler.

— Une pierre qui parle! s'exclama M. Prud'homme.
Et il ajouta :

Aux accords d'Amphion les pierres se mouvaient
Et jur les murs thébains en ordre s'élevaient.

Mais, continua-t-il, je ne sache pas qua les pierres soient
douées de la parole. Ma parole d'honneur, je suis confondu...
M. de Voltaire lui-même serait surpris de ceci, tout sceptique
. ..

— Oui, zutpourla mousse, répéta une petite voix tremblante
d'émotion.

—En vérité, fit M. Prud'homme, qui avait dardé sur le sel,
à travers ses lunettes à branches d'or, un regard intrépide autant
qu'investigateur, en vérité, c'est une pierre qui s'exprime
en ces termes peu choisis.

— Pierre, poursuivit M. Prud'homme, pierre mal élevée, expliquez
-nous, compendieusement, ce que vous entendez par ce
mot agressif. Pourquoi enzutez vous la mousse, si j'ose m'ex-
primer ainsi.

— Je l'enzute, répliqua la petite voix, parce que vous et vos
pareils vous l'adorez. Or, je ne puis que mépriser ce que vous
portez aux nues...

— La mousse que j'amasse, interrompit M. Prud'homme, je
ne la porte pas aux nues, je la porte à la Banque, mon ami.
Ma mousse, ce sont mes économies.

— Zut pour la mousse ! cria de nouveau la petite pierre. Et
je vous enzute aussi, vous, stupide vieillard !

M. Prud'homme, atterré, se tut. Il ne convenait pas à sa dignité
de relever des injures parties d'aussi bas.

Voyant M. Prud'homme muet, la petite pierre, grossissant
sa voix sèche et grêle, adressa les paroles suivantes au fils de


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